Dans son dernier roman,
publié chez Dar Al-Adab en 2005, l'écrivain algérien
Wassini Laredj conte
l'épopée
de l'Emir Abdelkader, figure mythique de la résistance à
la colonisation française. Et a réussi à en faire
un personnage en chair et en os.
Wassini Laredj
Né en 1954 dans un village proche de Tlemcen, il a obtenu un
Doctorat ès lettres puis enseigné la littérature
moderne à l'Université d'Alger jusqu'en 1994. Il enseigne
actuellement à l'Université Paris III-Sorbonne Nouvelle.
Il fait partie des romanciers algériens arabophones les plus
connus et était membre des instances dirigeantes de l'Union des
écrivains algériens dans les années quatre-vingt
dix.
Le Livre de L'Emir
(extrait)
Franchir les
portes d’airain
- 5 -
C'était la fin de l'hiver.
Enfin, apparurent les montagnes de Zekar ou « Al-Maraya »
(Les Miroirs), comme certains les appelaient, la chaîne qui s'étendait
jusqu'aux portes de la capitale. De là, on pouvait tout voir,
Miliana et ses dénivelés, avec tous les chemins menant
à Médéa, qui dormait derrière les pentes
et les plateaux recouverts de buissons sauvages.
Il faisait un froid glacial. A force d'avoir avancé, les montures
arrivèrent épuisées sur les hauteurs de Miliana.
La neige avait à peine commencé à fondre au pied
des montagnes, mais restait accrochée au faîte des arbres
et des épaisses plantes forestières. De loin, elle brillait
comme des miroirs reflétant un soleil aux rayons cristallins.
L'Emir n'entra pas dans la ville. Elle lui semblait être un ensemble
de pierres blanches s'étageant des hauteurs vers le pied de la
montagne, là où s'étalait la ville, avec son marché
et sa mosquée. Il pensa simplement dépêcher une
délégation aux nouvelles afin de glaner les premières
informations. Le gros des troupes resta camper sur les hauteurs de Miliana
après avoir planté les tentes au faîte de la montagne
et allumé un feu pour se réchauffer.
— Qu'allons-nous faire maintenant, Sidi ? demanda Ibn Al-Touhami
en entrant chez l'Emir, s'interrogeant sur la raison de cette halte.
— Vous savez, Si Mostafa, que la situation est compliquée.
Les officiers de guerre portent un regard suspicieux sur notre avancée
vers la ville alors même que nous avons annoncé que l'objectif
de notre mouvement est de faire respecter l'accord et d'obliger les
tribus rebelles à payer l'impôt qu'elles refusent.
— Les hommes sont épuisés, Sidi, ils ne peuvent
plus continuer. La plupart des tribus dépendant de notre région
d'après l'accord sont rentrées dans le droit chemin et
ont accepté de retourner au système des impôts après
avoir payé tous leurs dus.
— C'est pour cette raison que je préfère que les
hommes se reposent d'abord, et les chevaux aussi, qu'ils se réchauffent
en se nourrissant et en se couvrant. La route pour Médéa
est encore longue. Nous ne savons pas ce qui nous attend là-bas.
Vous allez descendre avec une petite délégation et quelques
cavaliers jauger la situation de près. Ils savent que nous arrivons,
mais personne ne sait par où nous passerons.
— Vous avez raison, Sidi.
— Nous descendrons vers la ville si tout se passe bien, puis nous
irons à Médéa pour punir les rebelles et voir ce
que nous pouvons faire avec mon frère Mostafa qui est passé
du côté des Darkawis.
Quand, deux heures plus tard, Mostafa Ibn Al-Touhami revint de la ville,
tout était déjà prêt. Lui-même avait
du mal à croire l'accueil enthousiaste préparé
pour l'Emir, le peuple tout entier était mobilisé pour
cet événement exceptionnel. L'Emir était devenu
une légende dans ces régions et ce qui se racontait sur
lui dans les marchés dépassait toute logique ; son image
se mêlait à celle du Mehdi attendu.
— Ils vous ont préparé un accueil digne de votre
rang, Sidi.
— Je sais que les gens de Miliana sont des gens de parole et de
bien. De vrais hommes.
— Savez-vous, Sidi, ce qu'ont dit Mohamed Al-Bourkani et l'agha
le Hajj Mohieddine Al-Saghir Ibn Moubarak ? « Nous nous battrons
à ses côtés afin d'imposer son autorité.
Ils veulent nous arracher à son autorité mais nous n'accepterons
pas d'autre drapeau que le sien ».
— Que Dieu nous vienne en aide afin que nous soyons à la
hauteur de leurs espoirs.
Quand l'Emir arriva aux portes de la ville avec son imposante armée,
il fut accueilli par l'ensemble des notables de la ville, avec à
leur tête le Hajj Mohieddine Al-Saghir Ibn Moubarak et Mohamed
Al-Bourkani. Le premier était l'agha des Arabes, avait refusé
la présence française et les tribus des Béni Merad,
proches de l'Emir, l'avaient aidé à se soulever contre
les Français. Al-Bourkani quant à lui appartenait à
une grande lignée d'Almoravides, il était le caïd
de Cherchell. Au début, il avait vécu en harmonie avec
les Français puis il avait déclaré la guerre contre
la France avec l'aide et le soutien de la même tribu.
La nuit même, l'Emir fut mis au courant de tous les détails
liés à la situation de la région. On lui rappela
l'affaire de Moussa Al-Darkawi, diplômé de l'Ecole militaire
de Mohamad Ali, qui avait contrôlé Miliana avant d'en être
expulsé pour avoir contrevenu à la loi qui interdisait
de traiter avec les chrétiens. Il fut expulsé et finit
par s'installer à Laghouat, où il devint muezzin. Il réussit
à convaincre les gens qu'il était le mawla de l'heure
qui jetait tous les mécréants à la mer. Ses disciples
firent tout pour asseoir son influence.
— A chaque fois que j'entends dire qu'un fou a pris possession
de la mentalité des gens, je réalise l'énorme fossé
qui nous sépare encore de nos ennemis, déterminés
par leurs intérêts et la raison.
— Changer les mentalités n'est pas chose facile, Sidi.
N'avez-vous pas dit que le granit était pour vous plus salutaire
qu'une mentalité pétrifiée baignant dans des superstitions
? dit le Hajj Mohieddine Al-Saghir Ibn Moubarak.
— Que s'est-il passé après cela ?
— Rien que vous ne sachiez déjà. Il attaqua Médéa
et l'occupa. La ville ne possédait qu'un seul canon et quand
elle voulut l'utiliser, il lui explosa à la figure, comme il
est courant pour les canons maintes fois réparés. Cette
fois-ci, il avait pris appui sur les tribus rebelles et sur une grande
partie des Darkawis qui l'ont aidé à répandre la
rumeur qu'il était sur le point de mettre sur pied une grande
armée qui écraserait les mécréants et les
ennemis de Dieu.
— Faisons une halte, en attendant que se dissipe ce froid glacial
qui nous a fait perdre des hommes et beaucoup de chevaux. Puis nous
l'attaquerons au cœur de sa maison.
Al-Bourkani piétinait. L'Emir remarqua son mouvement.
— Je vous ai compris, Si Mohamad. Vous vous interrogez sur la
situation de Si Mostafa, mon frère, le chef de Flita qui a rejoint
nos ennemis, les Darakwis (suivre
le lien pour plus amples détails). Je ne me prononcerai
pas. Seuls les juges peuvent décider de son sort. Mais celui
qui a trahi l'unanimité n'a aucune excuse.
Al-Bourkani inclina la tête, craignant avoir embarrassé
l'Emir.
Quand le froid se fit plus clément et que les bourgeons sortirent
de leurs fourreaux, l'Emir partit en direction de Médéa.
Le 22 avril 1835, ses troupes étaient au cœur de la ville,
avec l'Emir et Hajj Mohieddine en tête. Les premiers coups de
canon avaient tué plus de 280 partisans d'Al-Darkawi. Lorsque
la cavalerie s'élança, elle ne s'arrêta que quand
les femmes et le fils d'Al-Darkawi furent faits prisonniers et considérés
comme butin de guerre. Puis, elle poursuivit Al-Darkawi jusqu'à
Berouaghia, ses disciples dirent qu'il avait disparu et qu'il reviendrait
bientôt sous une autre forme pour exterminer ses ennemis.
L'Emir entra dans Médéa en vainqueur. On lui amena les
prisonniers, son frère Mostafa était parmi eux. Il implora
le pardon de l'Emir et essaya de lui baiser la main. Mais l'Emir tourna
le dos et quitta les lieux, laissant à l'Assemblée juridique
la possibilité d'énoncer son jugement en toute liberté.
Finalement, l'assemblée innocenta tous les prisonniers qui n'avaient
pas fait directement de mal aux habitants ni ne s'étaient placés
en travers de l'avancée de l'Emir; son frère était
parmi ceux-là. L'Emir fut surpris par le jugement.
— Vous devriez vous réjouir plutôt que de vous en
attrister, lui dit Hajj Mohieddine. Il a été destitué
de son poste de chef de Flita et le juge l'a mis en garde de retourner
à Al-Darkawi, lui a intimé l'ordre de s'engager à
le combattre et à le dénoncer. Il a accepté tout
cela et a signé un document le confirmant. Il a juré sur
le Coran de ne jamais retourner dans le giron de cet homme.
L'Emir ne disait rien. Il gardait son regard fixé vers le ciel,
où les nuages s'étaient amoncelés, laissant derrière
eux un bloc de couleur gris sombre. Puis il se tourna vers le Hajj Mohieddine
:
— Savez-vous, Hajj, que Si Mostafa a eu de la chance avecvous.
Je suis sorti car je croyais qu'ils allaient le pendre ou faire ce que
Dieu nous a enjoints dans ce genre de cas. C'est pour cette raison que
je me suis retiré. Peut-être que si j'avais été
à leur place, j'aurais été plus dur. J'ai sur les
épaules les âmes de ceux qui sont morts à cause
de la stupidité d'Al-Darkawi et de ses partisans qui ont répandu
ses superstitions. Il est vrai qu'ils étaient d'abord membres
d'une confrérie avant d'être les partisans de cet homme,
mais ils réalisaient très bien quels dégâts
ils engendraient.
— Il a été considéré comme ayant été
abusé. Son tort a été d'être tombé
sous l'influence des Darkawis. Il veut vous voir pour implorer votre
pardon.
— Cela me sera difficile maintenant. Il devra attendre jusqu'à
ce que les esprits se calment. Vous savez très bien que celui
qui devient lâche devant l'ennemi une fois peut le refaire plusieurs
fois. Je ne veux pas être le frère d'un homme qui tourne
la tête quand son frère se fait égorger.
— Il n'a pas fait cela.
— Ce qu'il a fait n'est pas très différent. Personne
ne peut fuir son histoire.
L'Emir resta vingt jours à Médéa. Il ne la quitta
qu'après avoir tout inspecté, placé les choses
sur le droit chemin, mis en place une nouvelle administration et reçu,
dans la mosquée de la ville, devant tous les fidèles,
le serment de fidélité des fonctionnaires fraîchement
nommés.